Du petit Antoine au grand Griezmann

La France vient de perdre en finale de l’UEFA EURO 2016. Antoine Griezmann, meilleur buteur et meilleur joueur de la compétition, ne peut que regarder le Portugal soulever le trophée. « Regarder », c’est un bien grand mot, puisque l’attaquant des Bleus a du mal à sécher ses larmes. Un mois plus tôt, il avait déjà vu avec des yeux humides Cristiano Ronaldo soulever la Ligue des champions de l’UEFA 2016, après la victoire du Real Madrid face à son Atlético. Pour Griezmann, les finales se finissent trop souvent de cette façon. Et malheureusement, il ne peut plus y échapper. Tout était tellement plus facile lorsque le grand Griezmann n’était encore que le petit Antoine…

« La première année où je l’avais, on n’avait pas perdu un match de la saison et je me rappelle d’un tournoi à Mâcon qu’on perd en finale aux tirs au but. Il avait pleuré et il était tellement déçu qu’il était parti sans même attendre la remise des récompenses et sans recevoir sa médaille », raconte au micro de FIFA.com Bruno Chetoux, son premier entraîneur à l’UF Mâcon.

Il n’a que cinq ou six ans, mais déjà, le football est bien plus qu’un simple loisir. « ll avait déjà toujours envie de gagner, et il cherchait toujours à progresser. C’est rare à cet âge-là », ajoute Chetoux qui, d’aussi loin qu’il se souvienne, n’a jamais vu Antoine sans un ballon. « Dès qu’il a su marcher, il avait un ballon dans les pieds. Il y avait un petit terrain à côté de chez eux, et dès qu’il sortait de l’école, il allait y jouer. Le mercredi, avant que j’aille le chercher pour l’entraînement, il y jouait déjà avec des copains, ou même tout seul. Il pouvait rester des heures. Il était tout le temps avec un ballon. »

Rien oublié ?
Son amitié avec le cuir est telle qu’elle lui fait parfois négliger les autres occupations – et obligations – des enfants de son âge. « J’ai une anecdote de sa maman qui montre bien que le foot était déjà le plus important », confirme Chetoux. « Un jour, il partait à l’école et en sortant de la maison, sa maman lui demande : ‘Antoine, tu as tout pris ? Tu n’as rien oublié ?’. Il répond : ‘Non, maman, j’ai mon ballon !’. En fait, il avait oublié son cartable… »

Ami de longue date des parents Griezmann, Chetoux, qui a joué au football avec le papa, sait pourtant mettre l’affectif de côté lorsqu’il évoque les moments où il observait le prodige depuis son banc de touche. « Il avait une technique hors du commun, il était très adroit devant le but, et quand il avait le ballon dans les pieds, c’était difficile de le lui prendre », détaille l’éducateur bourguignon, qui a vu de nombreux enfants évoluer sous ses ordres, mais peu d’aussi précoces. « Mais il n’oubliait pas de revenir défendre quand il y en avait besoin. Il avait déjà ce sens du collectif et cette compréhension tactique. En tant qu’éducateurs, on essaie de transmettre cette importance du collectif, et lui l’avait bien comprise, même si c’est bien aussi quand un joueur est capable de faire la différence tout seul. Chez lui, il y avait un amalgame entre les deux. »

Dans son cocon mâconnais, Griezmann progresse à vitesse grand V, et se met vite à rêver d’une carrière professionnelle. Seul problème, tous les centres de formation de formation dont il pousse les portes le refusent pour un physique trop frêle et un manque de centimètres sous la toise. « Ça m’a surpris, mais à l’époque, la formation dans le football français était comme ça », regrette Chetoux. « On formait des joueurs plus physiques. Je le voyais dans des sélections de 13 ou 14 ans. Si on n’était pas costaud, si on ne courait pas vite, on n’arrivait pas à sortir. Aujourd’hui, on est revenu à des joueurs plus petits, vifs, techniques. C’est peut-être un peu grâce à Antoine et à sa réussite si on s’est intéressé à un autre type de joueur », avance le formateur.

L’Espagne l’avait compris bien avant, et c’est tout sauf un hasard si c’est un recruteur de la Real Sociedad qui décèle le potentiel du jeune Bourguignon. A Saint-Sébastien, Grizou franchit toutes les étapes jusqu’à l’équipe professionnelle qu’il intègre 2009, à 18 ans. Il y multiplie les exploits pendant cinq ans, avant d’être recruté par l’Atlético de Madrid de Diego Simeone. Dès sa deuxième saison chez les Colchoneros, Griezmann est élu meilleur joueur de la Liga 2015/16, se payant même le luxe de devancer Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo.

Le moment venu…
« Je pense qu’il a encore une marge de progression par rapport à eux », estime Chetoux, qui met cependant un bémol à la supériorité de l’Argentin et du Portugais sur le football mondial. « Ils ont la chance de jouer dans un club où évoluent les meilleurs joueurs. L’Atlético est certes une bonne équipe, mais je pense que Messi et Ronaldo sont mieux entourés, uniquement par des joueurs de grand talent individuel. On ne peut pas savoir, mais si Antoine avait été entouré ces dernières années par les mêmes joueurs, peut-être qu’il marquerait autant de buts et qu’il serait déjà au même niveau. »

Il s’en rapproche en tout cas régulièrement, au point que dans les éternelles discussions sur les meilleurs joueurs du monde, son nom arrive vite sur toutes les lèvres. Ou presque. « Il ne fait pas partie des meilleurs. Je l’invite à ne pas écouter ce qui se dit et de continuer à s’améliorer », tempérait Simeone en janvier 2016. « Il peut encore progresser, car c’est un jeune joueur qui travaille beaucoup. Quand le moment viendra, tout se concrétisera pour lui. »

El Cholo a vu juste. Deux titres de vice-champion d’Europe plus tard, en club et en sélection, le moment est déjà venu puisque l’attaquant français est, avec Messi et Ronaldo, parmi les finalistes pour le prix The Best – Joueur de la FIFA 2016, qui couronnera le meilleur joueur de la planète le 9 janvier prochain à Zurich. « Le fait de quand même rivaliser avec eux, ça rehausse encore un peu la qualité de sa performance cette année. Ronaldo sera peut-être le meilleur, d’abord parce que c’est un très grand joueur, mais aussi parce qu’il a gagné la Ligue des champions et l’Euro. Mais si c’est Antoine qui les avait gagnés, je ne sais pas si les positions ne seraient pas inversées. »

« Qu’Antoine gagne ou pas, je lui souhaite en tout cas de continuer à progresser, et il sera le meilleur joueur du monde un jour », conclut Chetoux qui, lorsqu’on le force un peu, accepte finalement sa part de responsabilité dans le succès de son ancien protégé : « Je suis modeste, mais parfois je me dis que si un pour cent de sa réussite vient de moi et mes collègues qui l’entraînaient à l’époque, ce serait déjà bien… »